"UN JOUR, UN ENFANT"
____ Un jour, alors que je faisais tranquillement les courses avec ma mère, le comportement d'une femme m'a choqué au plus haut point. J'ai compris ce jour là toute l'étendue du problème et surtout j'ai trouvé son origine profonde.
____ Il y avait dans un des rayons, un petit bout de chou, dont j'estimerais l'âge entre 2 et 3 ans. Il était vraiment craquant, un vrai ange ce petit poussin. Dès qu'il m'a aperçue son regard s'est figé, il est resté bloqué et interloqué par l'image que mon état lui imposait. Pauvre petit, il semblait, qui d'autre pour y répondre, pour rassurer ses craintes que sa maman ?
____ Il m'a alors montré du doigt en toute innocence et dit, avec toute la candeur que son jeune âge impose à sa réflexion « regarde maman, la petite fille, elle est bizarre, elle marche dans un fauteuil, dis, pourquoi elle est pas debout, elles sont cassées ses jambes ? »
____ Elle marche dans un fauteuil... je l'ai trouvée adorable et drôle sa réflexion, c'était si mignon et si naïf.
____ Mais, au lieu de lui fournir une explication à la situation, de dédramatiser, mettre des mots sur les innombrables non dits, facteurs incontestables de mépris, elle lui a administré une gifle magistrale... Il n'est sorti de sa bouche qu'un « ça ne se fait pas » incohérent pour un enfant.
____ Ensuite cette femme s'est dirigée vers moi, emplie d'une confusion inappropriée, s'excuser pour l'odieux comportement du petit....
____ Si tu avais pu voir le regard de cet enfant... ses grands yeux apeurés et accusateurs, partagé entre l'idée de me craindre et celle de me détester.
____ Celle de me craindre puisque, alors qu'il s'intéressait à moi, qu'il ne cherchait qu'à comprendre ce qu'il découvrait, on l'a frappé, sanction immédiate pour faute grave, comme s'il avait traversé une route sans regarder auparavant des deux côtés. Une réprimande pour comportement qui sans doute avait été dangereux...
____ Et celle de me haïr puisque, pour me défendre, protéger ma soit disant intégrité, sa mère lui avait infligé une correction. A cause de moi, selon ce qu'il a cru être ma volonté, il avait été punit, sans aucune autre raison que ma présence, mon existence.
____ Et tout cela, sans comprendre sa faute, sans saisir la gravité de son geste ni de ses paroles.
____ Dans les deux cas le résultat, pour l'avenir, est catastrophique. On n'intègre pas ce dont on a peur, on n'accepte pas ce que l'on déteste, on ne comprend pas ce que l'on nous a expliqué par une violence incomprise.
____ Il était là, planté devant moi, écoutant sa mère s'excuser pour lui, s'excuser, mais de quoi ? Même pas une explication des mots sur les gestes, un semblant de réponse aux milles questions qui se bousculaient dans sa petite tête. Et voilà comment la peur et l'incompréhension du handicap grandissent avec le temps et les générations, avec la bêtise et le défaut d'éducation, avec l'absence totale de communication. Les tabous grandissent dans la plus grande indifférence, parce que personne n'ose briser le silence qui se fait autour de la souffrance. C'est ainsi que les enfants n'acquièrent ni la mesure ni la réflexion nécessaire à l'allégeance, ils sont capables, face au handicap, d'une méchanceté et d'une insolence qui se perpétuent sous le couvert de l'ignorance.
____ On ne peut en vouloir à l'innocence, on ne peut lever la main ainsi sur une saine tentative de compréhension. C'est un crime, que de tuer en l'enfance, cette merveilleuse croyance en l'avenir, cette idée folle que tout est beau à regarder, que nous avons tous le même droit d'exister, qu'il suffit de se parler pour tout changer.
____ Malheureusement, la bêtise humaine se traduit fréquemment ainsi. La pauvreté et la fragilité des mots sont remplacées par la facilité du langage corporel. Le manque de communication est devenu un fléau qui laisse entre les gens un gouffre infranchissable, aucun remède, il suffirait pourtant d'un petit effort, un vaccin préventif. Il creuse les différences, rend honteuses les singularités. La peur de l'autre génère les pires discriminations. Toutes ces divergences, qui étouffent et gangrènent le monde de haine, ne sont rien de plus que des craintes inexpliquées, des paroles qu'on à oubliées de prononcer, des maladresses inavouées.
____ Un peu de pédagogie pourtant suffirait...
____ C'est ce que j'ai tenté d'expliquer à cette mère qui, devant moi se confondait en excuses. Je lui ai dit que je n'avais rien à pardonner à la belle curiosité de son petit garçon, que c'était cette curiosité qui faisait tomber les tabous et anéantissait l'exclusion, mais que je lui en voulais d'avoir réfréné cet élan de compréhension. Qu'il fallait laisser s'exprimer sa jeune interrogation, que d'y répondre m'aurait remplie d'émotion. Que mon état et ma situation n'avaient rien d'une honte, que je n'avais rien fait de mal pour que l'on taise ainsi mon existence. L'apprentissage de la vie se fait ainsi, en regardant et en questionnant. Aucun sujet n'est inabordable et surtout pas celui de mes pas improbables.
____ Ce jour là, cette femme a pleuré, puis m'a remerciée de lui avoir ainsi parlé, elle bénissait ma franchise, était heureuse que je lui ai permis de ne plus jamais se tromper. Quand je les ai de nouveau croisés, la semaine suivante, le petit, Thomas il s'appelle, a couru vers moi et m'a dit :
-------- Maman m'a expliqué que tu étais malade depuis que tu étais née, que j'avais beaucoup de chance de pouvoir marcher... Que toi t'avais jamais pu le faire. Elle a dit aussi qu'il ne fallait pas que j'ai peur de toi, que ce gros fauteuil, c'était pour t'aider à te déplacer, que ça remplaçait tes pauvres jambes. Et ben moi, je voulais te dire que je te trouve très courageuse de pas pleurer, parce que moi, je pleure tout le temps quand j'ai mal et quand je tombe. Je suis sûr que toi t'aimerais bien tomber, alors quand même, c'est bien des fois de tomber. T'es une fille mais je t'aime bien quand même...--------
____ Il m'a fait rire, si tu savais comme il m'a fait rire ...
____ T'es une fille mais je t'aime bien quand même..... Petit amour....
____ Quelle victoire, ma condition de fille le perturbait plus que celle d'handicapée. Il ne m'a pas dit tu ne marches pas mais je te parle quand même... tu te rends compte du pouvoir des mots, ces quelques paroles que le lui a délivrées sa mère, ce qu'elles ont changé pour son avenir tout entier. Son avenir à lui, mais aussi celui de tous ceux qui partageront sa vie....Un enfant peut tout comprendre pour peu qu'on se donne la peine de lui expliquer, de le présenter à la réalité plutôt que de l'en protéger. Qu'on lui délivre les armes pour se délivrer de ce qui le terrorise au fonds le plus, l'ignorance... Ils ont l'intelligence et la force de se battre contre leurs démons, pourvu qu'on les aide un peu à en trouver les failles. Aujourd'hui le handicap n'est plus pour lui, un Monsieur auquel on ne parle pas parce qu'on ne le connaît pas, il est entré dans sa normalité.
____ Avec un minimum de volonté, tout peut changer et faire que l'on vive dans une meilleure harmonie, un gain de qualité de vie, pour nous, mais aussi pour tous ceux qui ne savent pas que faire de leur regard. Une richesse de plus à nos quotidiens. L'expérience de l'autre, de ses pensées et de son ressenti nous aide à grandir en tolérance. Nous sommes des millions sur un petit bout de terre qu'il nous faut partager, nous devons vivre en communauté, c'est une réalité pas un choix, autant que cela se passe le mieux possible.
____ Se mettre parfois dans la peau les uns des autres, tenter de voir par leurs yeux, de saisir la douleur ou la déception de leur condition, peut parfois aider à pardonner certains comportements déviants, que nous pourrions sans ménagement condamner...
____ On ne résout aucun problème en l'enterrant, car il finit toujours par ressortir un jour. La vie est un passionnant échange, l'évolution passe par l'effort et l'ouverture d'esprit. Cessons d'être hermétiques à tout ce qui n'est pas nous, tout ce qui ne fait pas partie de nos habitudes, arrêtons de n'exister qu'en exigence.
Photo @ venir